Le Roussillon est une très grande région de vin, encore méconnue : vignes en terrasses sur schiste entre mer et montagne, vins doux naturels historiques, et une génération de vignerons qui produit des vins remarquables. Depuis la villa, les premières vignes sont à quelques minutes.
Le vin et la vigne sont une sacrée histoire ici. Et une histoire de famille, aussi.
On cultive la vigne dans la région depuis environ deux mille six cents ans. Le cahier des charges de l'appellation Côtes du Roussillon raconte que ce sont les Phocéens, fondateurs de Marseille vers 600 avant Jésus-Christ, qui ont enseigné aux gens d'ici l'art de tailler la vigne et de faire du vin. Celui de l'appellation Banyuls, lui, attribue la chose aux Phéniciens un siècle plus tôt, par le port de Collioure. Deux textes officiels, deux versions : nous ne trancherons pas.
C'était une époque où le vin et la bière étaient des boissons plus sûres que l'eau, qui pouvait toujours abriter quelque bactérie désagréable. Le vin a longtemps été une boisson d'hygiène avant d'être un plaisir.
Les Templiers, ces moines soldats qui ont connu une fin aussi brutale que les cathares, ont laissé leur marque dans le paysage. Leur commanderie du Mas Deu, attestée dès 1136, a mené à la fin du XIIe siècle des travaux de drainage comptés parmi les plus importants du Roussillon, avec une vraie politique de développement de la vigne. On leur attribue aussi volontiers les terrasses de Banyuls, mais là, les historiens sont plus prudents : les recherches récentes montrent que ces murettes se sont surtout généralisées au XIXe siècle, avec l'arrivée du chemin de fer. La belle légende et le travail réel ne se recouvrent pas toujours.
Même histoire pour le mutage, cette technique qui consiste à arrêter la fermentation en ajoutant de l'alcool, et qu'on retrouve à Porto et à Madère. La tradition locale l'attribue à Arnaud de Villeneuve, médecin à la cour de Perpignan, en 1285. C'est une jolie histoire, mais le traité sur lequel elle repose est aujourd'hui considéré comme apocryphe, et le procédé lui a probablement préexisté de plusieurs siècles. Ce qui est certain, en revanche, c'est que les vins doux naturels ont obtenu leur statut fiscal particulier avec la loi Arago de 1872 et la loi Pams de 1898, et qu'ils comptent parmi les toutes premières appellations d'origine contrôlées de France, en 1936. Le mutage donne des vins qui se gardent des décennies, parfois davantage.
Le XIXe siècle a aussi vu naître les vins fortifiés aux plantes. Le plus célèbre survivant est le Byrrh, à base d'écorces de quinquina, créé à Thuir en 1866 par les frères Violet. La cave se visite, elle abrite la plus grande cuve en chêne du monde, un million de litres, et comme Coca-Cola, la maison propose aujourd'hui sa recette d'origine à côté de la version modernisée.
La réclame de la maison Byrrh, retrouvée dans les archives de la famille : « L. Violet, J. et S. Violet Frères successeurs, à Thuir ». Entrepôts à Port-Vendres, Tautavel et Cases-de-Pène, succursales de Perpignan à Londres et Montréal. Au dos : « Le Byrrh est fait avec des vins vieux et généreux, à base de quinquina de première qualité », qu'on buvait pur ou allongé d'eau de Seltz bien fraîche. Quelqu'un a griffonné des notes dans la marge.
Pour mesurer ce qui a changé : un Français buvait cent quarante litres de vin par an en 1960. Il en boit quarante aujourd'hui.
La petite histoire, maintenant. Mon arrière-grand-père avait des vignes et vendait sa récolte une fois l'an au négociant. Mon grand-père était fonctionnaire, mais il gardait son lopin, qu'il faisait vendanger par la famille et qu'il portait à la cave coopérative pour en faire du gros rouge cinq étoiles à bouchon plastique. En échange, il récupérait chaque année du marc à 42 degrés, au titre du privilège des bouilleurs de cru, hors de tout circuit commercial. Il en reste quelques bouteilles dans la maison familiale, auxquelles personne n'ose toucher. Il reste aussi des dames-jeannes, ces bonbonnes de cinq ou dix litres, et quelques vieux tonneaux. Ma mère, elle, se souvient d'avoir bu du vin rouge chaud et sucré quand elle avait un rhume, vers cinq ou six ans.
Cette époque est révolue. Le vin a disparu des cantines le midi, la santé publique a fait son travail, et les vignerons ont dû se réinventer pour ne pas disparaître. Tous n'y sont pas parvenus. Mais on est passé d'une culture industrielle de masse, avec le sulfatage et la bouillie bordelaise, à des produits nettement plus qualitatifs. Le terroir sort toujours facilement des rouges à quinze ou seize degrés, mais ils sont plus légers qu'avant, les blancs et les rosés se sont imposés, et le dernier venu est le rosé sans alcool. Cela peut sembler un oxymore, mais ces boissons sont un marché en forte croissance, pendant que le vin poursuit sa rétractation.
C'est pour cela qu'on croise régulièrement des vignes abandonnées au bord des routes. Et en regardant celles qui sont encore cultivées, on imagine sans peine la difficulté du travail : pas question de mécaniser quoi que ce soit sur des pentes à vingt ou trente degrés, où la vendange se fait à dos d'homme en plein cagnard. Il devient d'ailleurs de plus en plus difficile de trouver des volontaires pour ce travail noble et ingrat. Les surfaces du département ont perdu cinq mille hectares en dix ans.
La bonne nouvelle, pour l'amateur, c'est qu'il reste une quantité incroyable de domaines et de produits à explorer. Et que les vignerons sont en général des passionnés qui adorent parler de ce qu'ils font, pour peu qu'on leur accorde un peu d'attention. Autre bonne nouvelle : près d'un tiers du vignoble est aujourd'hui en bio, ce qui place le Roussillon parmi les régions les plus engagées de France.
La balade peut commencer chez le caviste, ou le nez au vent. Rien qu'autour de Laroque, il y a une vingtaine de domaines accessibles, et si l'on tire vers Collioure et Banyuls, ou qu'on remonte la vallée de l'Agly, le choix ne manque pas.
Un dernier mot sur les vins mutés, banyuls, rivesaltes, maury. Les vins se sont modernisés, mais cette tradition-là mérite d'être redécouverte. On n'est pas obligé de les boire comme nos grands-parents : on peut oser le très frais, les glaçons, les cocktails. Et il faut au moins une fois avoir vu les bonbonnes de verre posées en plein soleil, qui est la façon officielle d'élever ces vins en milieu oxydatif. Une explosion d'arômes qu'on ne trouve nulle part ailleurs.
Les papiers de famille
Quelques pièces sorties du tiroir des Prats, à Laroque-des-Albères. Les factures sont celles de l'arrière-grand-père de Philippe, qui portait le même prénom que son fils, Pierre : sur ces papiers, le nom est le même à trente ans d'écart.
Le 11 octobre 1913 : un pressoir Marmonier numéro 3, une pompe à balancier, des tuyaux de caoutchouc et des raccords de cuivre, pour 811 francs et 10 centimes. On équipait la cave.Le 12 janvier 1914 : deux cent dix kilos d'avoine grise, les sacs et les droits d'octroi, pour 51 francs 90. À la vigne s'ajoutait une bête à nourrir.Le produit et le salaire, côte à côte. Le rouge, c'est ce que devenait la récolte portée à la coopérative. Le marc à 42 degrés, c'est ce que le grand-père de Philippe recevait chaque année au titre du privilège des bouilleurs de cru, hors de tout circuit commercial.
Les dames-jeannes au soleil
Pour les rancios, le vin part en dames-jeannes, ces grosses bonbonnes de verre de 20 à 60 litres qu'on laisse dehors, sur les toits des caves ou entre les vignes. Trois ans ou plus de plein soleil, de nuits froides et de chocs thermiques : l'oxydation s'emballe, le vin vieillit en accéléré et développe des arômes de noix, de figue sèche et de fruits grillés qu'on n'obtiendrait pas autrement.
Celles-ci sont au Domaine Lafage, alignées sur un muret face au couchant. C'est un des rares endroits où l'on voit encore la chose se faire à ciel ouvert, et ça vaut le détour rien que pour la lumière qui traverse le verre en fin de journée.
Les appellations autour de la villa
Collioure et Banyuls
Les vignes en terrasses de la Côte Vermeille, entre mer et schiste : rouges puissants, blancs de caractère et les célèbres vins doux naturels de Banyuls.
Côtes du Roussillon et Les Aspres
Les appellations de la plaine et des contreforts, à quelques minutes de la villa.
Rivesaltes et Maury
Les autres grands vins doux naturels du Roussillon, à découvrir chez les vignerons.
Comment se font les vins doux naturels
Le mutage
On arrête la fermentation en cours de route en ajoutant de l'alcool. Le sucre du raisin n'a pas eu le temps d'être transformé, il reste dans le vin : c'est ce qui fait un vin doux naturel, et ce qui le distingue d'un liquoreux classique. On en parle beaucoup ici sans jamais dire comment c'est fait.
Le cousin de Madère
Même intuition qu'à Madère, où l'on s'est aperçu que le vin embarqué vers les Indes revenait bien meilleur qu'au départ, cuit pendant des mois dans les cales sous les tropiques. On l'appelait le vinho da roda, et à la fin du XVIIIe siècle les producteurs ont fini par chauffer le vin sur place plutôt que de lui faire faire le voyage. Ici, le soleil fait le travail à la place du bateau.
Visiter et déguster
Caves et domaines
La plupart des domaines accueillent à la cave pour des dégustations, souvent sans rendez-vous en été.
Vignes en terrasses de Banyuls
Un paysage unique en France, à voir aussi simplement en randonnant entre les murets de schiste.
Nos adresses préférées (liste non exhaustive)
La Tête dans le Cru (Laroque, 5 min)
Le caviste du village, ZA du CD 618. Le bon point de départ pour tester les vins du coin "vite fait" avant d'aller voir les domaines.
Trente hectares en agriculture biologique sur le piémont des Albères, en Côtes du Roussillon et Côtes Catalanes. Le château templier du XIIe siècle est bâti sur des ruines romaines, entouré d'arbres tricentenaires, avec le Canigou en toile de fond. Dégustation gratuite. C'est l'une des propriétés de la maison Jonquères d'Oriola, ci-dessous.
Jonquères d'Oriola, Château de Corneilla (Corneilla-del-Vercol)
La même famille fait du vin ici depuis 1485. Quatre-vingt-quinze hectares aujourd'hui, du Collioure au Muscat de Rivesaltes en passant par les Côtes du Roussillon, plus un verger de six mille oliviers en bio. Leur histoire est autant celle de la vigne que du cheval, au point qu'une de leurs cuvées s'appelle Cavalcade. Le caveau est au château, 3 rue du Château, ouvert du mardi au samedi de 10 h à 12 h et de 15 h à 18 h 30, avec des horaires élargis en juillet et en août.
Les Salicaires, Vincent Lafage (Canet-en-Roussillon)
30 min
Vincent Lafage est de la famille du Domaine Lafage juste à côté, la génération d'après celle de Jean-Marc qui le dirige, et il est parti faire sa propre trace. Il s'installe en 2016 sur vingt hectares familiaux, chemin du Mas Durand, à quelques kilomètres de la mer. Culture bio, vendanges à la main, et une vinification sans intrant : levures indigènes, ni collage ni filtration, une partie élevée en amphores de terre cuite. Une quinzaine de milliers de bouteilles par an, en rouge, en blanc et en orange. Son père Yves, que je connais, résume bien l'esprit de la maison : du vin nature fait par des vignerons qui savent faire, pas parce que c'est à la mode. Le domaine n'a pas de site, le lien mène au caviste qui le distribue.
Déjeuner au Grill (cuisine catalane à la plancha depuis 1978) et grande exposition d'art chaque été. Prévoyez un conducteur raisonnable pour le retour.
De l'autre côté des Albères, à Sant Climent Sescebes (Empordà) : visites et dégustations dans une cave contemporaine à l'architecture de dingue, semi-enterrée dans les vignes.
La Pression d'Archimède (Saint-Génis-des-Fontaines)
7 min
Un vrai brewpub à quatre kilomètres, installé dans l'ancienne distillerie du village, où l'on boit au pied des cuves avec des tapas et des charcuteries du coin. Onze bières non filtrées et non pasteurisées, dont une blonde au muscat et une blonde au banyuls : les vins doux du pays passés dans la bière. Ouvert du mardi au samedi, en après-midi et en soirée.
Brasserie et distillerie entièrement bio, avec bar, boutique et planches sur place. Ils ont monté leur installation de leurs mains à partir de tanks à lait récupérés, et ont même planté leur houblonnière avant que la sécheresse ne les oblige à y renoncer. Ils distillent aussi le Seixanta 6, qu'ils présentent comme le premier whisky du Pays Catalan.
La plus connue du département, et pas pour rien : leur Grand Cru Brune a été sacrée meilleure bière du monde dans la catégorie barley wine brun aux World Beer Awards 2022.
Celle-là ne se visite pas, mais on la trouve partout en grande surface et elle mérite son histoire. C'est la maison Milles, famille de limonadiers de Toulouges depuis 1928, qui produit aussi la Limonette et l'eau de source Sémillante. Le nom vient de Toulouges, où fut signée en 1027 la Pau i Treva de Deu, la trêve de Dieu : les hostilités devaient cesser du samedi après-midi au lundi matin. Autrement dit, le week-end est né à vingt minutes d'ici.
L'eau qu'on boit
La source minérale de Laroque
À pied
Notre fontaine, but de promenade depuis toujours, avec son aire de pique-nique et ses cargolades d'autrefois. On l'appelle parfois Font d'Aram, la fontaine de cuivre, à cause de la couleur des roches, mais c'est une erreur : c'est une eau ferrugineuse, dont l'office de tourisme note que la composition se rapproche singulièrement des eaux thermales du Boulou. Aucune analyse publique n'est disponible, donc fiez-vous au panneau sur place avant d'y boire.
Pour boire local sans alcool, cherchez ces deux étiquettes en grande surface. L'eau de source Sémillante est puisée à cent mètres de profondeur sous Toulouges, et la Limonette, citron pétillant, est chère au coeur des Catalans depuis 1928. Les deux sortent de chez Milles, la même maison que la bière Mil.lenari. Précision qui a son importance : c'est une eau de source, pas une eau minérale. Il n'existe plus aucune eau minérale embouteillée dans le département.
Une bouteille d'eau minérale naturelle gazeuse du Boulou, gardée sous cloche. L'embouteillage s'est arrêté au tournant des années 2000, et plus aucune eau minérale n'est mise en bouteille dans le département.De l'autre côté de la frontière, la Vichy Catalan continue, elle. Une eau gazeuse naturellement chaude à la source, très minéralisée et très salée, qu'on trouve partout en Catalogne du Sud.
Les bains et les eaux chaudes
Les thermes du Boulou
15 min
Une eau froide, entre 13 et 17 degrés, bicarbonatée sodique, ce qui est unique dans les Pyrénées. La station soigne le digestif et le cardio-artériel de mars à novembre. L'eau du Boulou en bouteille, elle, a disparu au tournant des années 2000 : l'ancienne usine d'embouteillage est devenue la salle de sport de l'établissement, en version loft industriel.
Tout le contraire du Boulou : une eau hyperthermale, de 44 à 62 degrés, sulfurée, si riche en soufre qu'il s'y développe un plancton thermal qui la rend onctueuse. Pas besoin d'ordonnance pour essayer : la formule découverte à 49 euros donne accès à une demi-journée et quatre soins, une fois par an.
Trois bassins de plein air entre 34 et 37 degrés, en pleine montagne à 1 156 mètres, alimentés par une source à 58 degrés refroidie sans jamais être coupée d'eau froide. Neuf euros l'entrée, sans réservation, valable la journée. Une grosse journée de route, mais l'hiver sous la neige, c'est une expérience.
Les plus beaux et les moins chers, six euros. Deux bassins de granit en plein air à 38 degrés, au milieu des arbres, avec un panorama immense, plus deux antiques baignoires taillées dans des blocs de granit. Il faut vraiment y consacrer la journée.
Réservez directement en ligne : disponibilités en temps réel, paiement sécurisé, calendrier synchronisé avec toutes les plateformes. L'accueil sur place est assuré par Sud Séjour, notre conciergerie locale, joignable pour toute question.